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LES PIROGUES DU LAC DE SANGUINET
L'homme a le plus souvent choisi pour cadre de vie la proximité des rivières, des lacs ou des lagunes ; c'est ainsi que dans la région littorale aquitaine, les indices lithiques, témoignages de la présence des hommes de la préhistoire, se rencontrent souvent à proximité des ruisseaux ou des lacs. De la même façon la plupart des sites archéologiques sont étroitement associés à la présence de l'eau. La pêche et la navigation sur les eaux intérieures font donc partie des activités humaines les plus communes depuis les temps les plus reculés. L'embarcation qui paraît être la plus ancienne a été découverte en 1984 à Noyen en Seine-et-Marne. Il s'agit d'une pirogue monoxyle creusée dans un pin et datée au VIIème millénaire avant notre ère.
Dans un inventaire réalisé dans le cadre d'une étude universitaire, Guilaine Lerat-Renom de Lyon a recensé 189 pirogues. La plupart sont médiévales et un certain nombre d'entre elles étaient encore utilisées à la fin du XIXème siècle. par contre, dix seulement sont antérieures de plus de 400 ans à notre ère. C'est dire l'importance des 10 pirogues découvertes à Sanguinet qui représentent donc plus de 5% des embarcations de ce type inventoriées en France et dont la chronologie s'étend sur une période de plus d'un millénaire.
En ce qui concerne la région d'Aquitaine, 18 pirogues seulement pouvaient être mentionnées avant la découverte de celles de Sanguinet. Ces découvertes fortuites sont signalées dans les ouvrages d'érudits locaux ou dans les revues des sociétés savantes qui paraissent régulièrement depuis la fin du XIXème siècle. Il s'agit d'embarcations primitives dont plus de 90% des oeuvres vives sont constituées par une seule et unique pièce de bois.
Les pirogues de Sanguinet répondent à cette définition et semblent ne posséder aucun élément rajouté. L'étude des pirogues monoxyles est intéressante à plus d'un titre. Elles apportent des éléments comparatifs intéressants sur la technologie des hommes qui les ont façonnées. Elles offrent aussi des renseignements précieux sur les paysages forestiers qui ont déterminé le choix de telles ou telles essences. Enfin, elles sont le témoignage d'un certain type d'économie liée à la présence de plans d'eau permettant la pêche et les échanges économiques.
LE CONTEXTE GÉOGRAPHIQUE
Le lac de Sanguinet, comme les autres lacs des côtes girondines ou landaises, est de formation récente. Dès la fin des temps glaciaires, le niveau de l'océan remonte et la ligne de rivage se déplace vers l'est. C'est ainsi qu'entre la fin du néolithique et le début de notre ère, alors que l'océan a atteint sensiblement son niveau actuel, des trangressions et des régressions marines de faible amplitude en liaison avec des périodes climatiques faisant alterner sécheresse et humidité, favorisent la mise en place d'un système dunaire littoral à partir des sables transportés par les courants du golfe de Gascogne.
Les rivères côtières, comme la Leyre qui alimente le bassin d'Arcachon ou la Gourgue à Sanguinet, voient leurs estuaires s'infléchir vers le sud et éprouvent de plus en plus de difficultés pour rejoindre l'océan. Derrière ces obstacles naturels, des plans d'eau se mettent en place. Si le bassin fluvial de la Leyre a été assez puissant pour conserver son débouché maritime (Bassin d'Arcachon), l'estuaire de la Gourgue finit par s'ensabler totalement et la vallée de la rivière disparaît sous les eaux du lac. Le trop plein des eaux s'écoule alors vers le sud par un exutoire naturel vers le lac de Biscarrosse-Parentis qui se déverse lui-même dans l'étang d'Aureilhan avant de rejoindre la mer par le courant de Mimizan.
Le relevé des fonds du lac de Sanguinet effectué à l'écho-sondeur a permis la réalisation d'une carte bathymétrique qui montre bien la vallée de la rivière à l'origine de la formation du lac. C'est sur les bords de cette rivière que les hommes ont aménagé leurs habitats ; c'est sur les rives anciennes que les pirogues submergées par le lac se sont conservées jusqu'à nos jours dans l'état où elles se trouvaient lors de la montée des eaux. Les pirogues repérées dans le lit ou sur les berges de la rivière constituent un domaine de recherche particulièrement intéressant tant dans la connaissance de la chronologie de la formation du plan d'eau que dans celle des activités ou de l'évolution des techniques des groupes humains qui ont utilisé ces embarcations.
LE CONTEXTE ARCHÉOLOGIQUE
Les fouilles programmées qui se poursuivent depuis 1978 ont permis de repérer et d'étudier trois sites principaux et un certain nombre de sites secondaires sur les bords de la Gourgue.
Ces sites se trouvent à des profondeurs croissantes de l'amont vers l'aval. Il s'agit tout d'abord du site gallo-romain de Losa(4) avec le "long pont" qui permettait à la voie de franchir la rivière. Trois pirogues ont été découvertes dans les structures du pont à 7m de profondeur. Plus en amont, sous 2m d'eau, dans un contexte archéologique plus récent a été découverte, en 1975, la pirogue monoxyle de Lapiraou exposée actuellement au Musée de Sanguinet. Un kilomètre en aval, l'enceinte protohistorique de l'Estey du large (IIème - Ier siècle avant J.C.) se trouve sur la rive gauche de la rivière sur un promontoire à 7 m de profondeur. A proximité, un site annexe en cours d'étude appelé «site de la Forêt» à 12 m de profondeur moyenne a livré deux pirogues monoxyles.
Plus au large, sur des fonds de 12 à 14 m, 4 pirogues ont été mises au jour à proximité d'un site beaucoup plus ancien, le site de «Put Blanc» dont la fouille doit débuter en 1991.
Au total donc, 10 pirogues en liaison directe avec des sites archéologiques dont la chronologie s'étend du 1er fer à la fin de la période gallo-romaine.
SITUATION ET TYPOLOGIE DES PIROGUES
A) LA PIROGUE DE LAPIRAOU (n°1)
Cette pirogue est la seule qui ait été retirée du lac.
Etudiée par l'auteur de la découverte, elle est décrite dans le rapport de fouilles du CRESS (1977).
«Elle fut trouvée au lieu-dit Lapiraou.. à deux cents mètres du rivage par 2,50m de fond, sensiblement dans l'axe du fossé de drainage (craste). Elle reposait sur le bord du lit sub-lacustre de la Gourgue.. (elle) se trouvait retournée et enfoncée sur la moitié de sa largeur dans le sol, perpendiculairement à la berge nord-est (de la rivière antique) sur un axe nord-est/sud-ouest. Le sol à cet endroit là est composé de sable avec une assez forte proportion de blocs d'alios...»
Structure de la pirogue
Il s'agit d'une pirogue monoxyle à fond plat en chêne. La longueur restante est de 3,73 m pour une largeur de 0,58 m. L'épaisseur du fond est de 0,05 m. L'embarcation devait mesurer plus de 4m pour une largeur hors tout d'environ 0,70 m. Les extrémités se relèvent progressivement d'une façon apparemment symétrique et on voit l'amorce d'un profilage en V aux deux extrémités, ce qui rend aléatoire la désignation de l'avant et de l'arrière.
Le fond présente trois membrures réservées dans la masse, larges de 0,11 m pour 0,05 m de hauteur moyenne. Ces membrures s'interrompent dans la partie médiane sur une largeur de 12 cm. Sur cet axe quatre trous de vidange de 3 cm de diamètre sont disposés à égale distance les uns des autres, sensiblement au centre des compartiments laissés par les membrures. La disparition de la membrure dans l'axe de la pirogue est assez surprenante car le fond s'en trouve nécessairement fragilisé. Certes, cette interruption permet la circulation de l'eau entre les compartiments et un meilleur «écopage» lorsque la pirogue est échouée sur une pente de rive, une embarcation à fond plat se retournant difficilement; mais cela justifie-t-il un affaiblissement de la structure. Ces interruptions pourraient aussi marquer l'emplacement d'une pièce de bois rajoutée jouant le rôle d'une contre quille dont l'ajustage expliquerait la présence de quatre trous dans l'axe de l'embarcation.
Datation
Cette pirogue a été découverte hors de tout contexte archéologique. Tout au plus pouvons-nous remarquer qu'elle a été retrouvée à 200 m à peine de la bordure est du lac sous 2 m d'eau. Aussi, si sa situation correspondait à celle de son abandon en bordure du plan d'eau, nous pouvions penser à une datation plus récente que celle de Losa, situé à près d'un kilomètre en aval.
L'analyse C 14 est venue confirmer cette hypothèse . Le résultat de la mesure d'âge s'exprime à 1520 ±60 c'est-à-dire dans une fourchette chronologique de 370 à 490 après J.C. ou en date corrigée à la période plus large de 400 à 610 après J.C. II s'agit donc d'une pirogue contemporaine des temps mérovingiens, échouée à proximité des bords du lac qui semblait donc avoir atteint sensiblement sa dimension actuelle.
B) LES TROIS PIROGUES DE LOSA
Repérées dès 1977, ces trois pirogues n'ont été étudiées que dix ans plus tard à l'occasion du dégagement du «long pont» qui permettait à la voie romaine de franchir la Gourgue pour accéder à Losa. Une couche de vase très fluide d'environ 1 m d'épaisseur recouvrait les pirogues n°2 et n°3 qui étaient bord à bord. La pirogue n°4 dont l'avant était au même niveau que le sommet des pieux du pont n'était recouverte que d'une couche de 30 à 40 cm de vase et se trouvait entièrement remplie d'un sable très clair.
Ces trois pirogues sont situées à une cinquantaine de mètres au nord du plateau de Losa, c'est-à-dire de la courbe de niveau qui marque le départ de la pente en direction de la rivière. Le fanum se trouve à 120 m. Elles sont disposées aux abords immédiats des structures du pont de la voie romaine.
les pirogues n°2 et 3 à l'ouest de l'ouvrage (orientées sur un axe est-ouest) ont leur avant à 4 m de l'axe médian de la voie tandis que la pirogue n°4 se trouve très exactement placée sur cet axe. Elles sont donc dans la situation d'embarcations amarrées aux structures d'un pont. Un profit réalisé dans l'axe de la voie montre qu'elles se trouvent dans le secteur le plus bas où coulait la rivière antique. Cependant à leur niveau, un léger haut-fond peut correspondre à une zone hors d'eau ou peu profonde rendant logique un échouage ou un amarrage. La nature sablonneuse du sol au niveau de la pirogue n°7 vient confirmer cette hypothèse.
Structure des pirogues
Pirogue n°2
Creusée dans un tronc de pin, cette pirogue de 6 m de long va en s'affinant de l'arrière vers l'avant.
Les largeurs hors tout, prises au niveau de membrures, sont respectivement de 0,62 m, 0,58 m et 0,50 m. Nous notons une profondeur intérieure plus importante à l'arrière (0,40 m) qu'à l'avant (0,31 m).
Trois membrures réservées dans la masse consolident le fond et les parois. La membrure arrière de 0,09 m de hauteur par rapport au fond, remonte presque jusqu'au bord supérieur dont il est cependant difficile d'apprécier l'usure. Les deux autres membrures n'ont que 0,05 m de hauteur. Les trois membrures déterminent quatre compartiments inégaux mesurant respectivement de l'arrière vers l'avant 0,96 m, 1,72 m, 2,30 m et 0,78 m. Deux départs de branches laissés en place forment le bord supérieur avant d'une sorte d'étrier. Un bouchain très faiblement prononcé montre que le fond a été très légèrement aplani (largeur 0,30 m environ). La pirogue repose parfaitement à plat sur un substrat sableux.
Pirogue n°3
Mesurant 6,50 m de long cette pirogue creusée dans un tronc de pin repose sur le bord gauche (babord) ; le bord droit (tribord) a disparu, la ligne de rupture se situant au niveau du départ des membrures. La profondeur moyenne peut être appréciée à 0,40 m et la largeur hors tout à 0,60 m environ. Quatre membrures réservées dans la masse (hauteur moyenne 0,05 m) déterminent cinq compartiments mesurant respectivement de l'arrière vers l'avant: 0,21 m, 1,22 m, 1,48 m, 1,59 m et 0,87 m. Cette pirogue est accolée à la précédente par son côté tribord avec une inclinaison d'environ 45°.
Pirogue n°4
Egalement creusée dans un tronc de pin cette pirogue avait plus de 7 m de longueur. L'avant a disparu et la partie restante mesure 6,87 m. Plus étroite à l'avant (0,59 m) elle atteint à l'arrière 0,65 m de largeur hors tout. Sa profondeur est également décroissante de l'avant (0,37 m) vers l'arrière (0,46 m). Quatre membrures, réservées dans la masse, d'une hauteur moyenne de 0,12 m renforcent seulement le fond et la base des flancs. Ces membrures déterminent cinq compartiments mesurant respectivement de l'arrière vers l'avant 1,14 m, 1,56 m, 1,51 m, 1,66 m et 0,70 m. Il faut noter l'extrême finesse des parois dans leur partie supérieure (environ 0,02 m).
Datation
Très proches du pont de la voie romaine et du village gallo-romain de Losa, il paraissait logique de supposer une période d'utilisation de ces pirogues correspondant aux dates extrêmes que nous pouvons proposer pour ces sites, c'est-à-dire de la deuxième moitié du 1 er siècle avant J.C. (une datation par dendrochronologie propose -35 pour des pieux proches) au lIIème siècle après J.C. (datation des monnaies les plus récentes).
La datation C 14(9) d'échantillons prélevés sur les pirogues n°2 et n°3 donnent respectivement des mesures d'âge très proches 1930 ±60 et 1900 ±60. donc, la pirogue n°2 a pu être façonnée entre 80 avant J.C. et 40 de notre ère, ce qui en date corrigée donne une période plus large allant de -145 avant J.C. à 225 après J.C. La pirogue n°2 se place quant à elle dans une fourchette allant de -100 avant J.C. à +10 après J.C. ce qui correspond à une datation corrigée de -20 avant J.C. à +230 après J.C. Malgré l'imprécision de la datation nous voyons que ces pirogues se trouvent associées à la période d'occupation de Losa que tous les indices archéologiques situent entre le début de notre ère et le 3ème siècle.
C) LES DEUX PIROGUES DU SITE DE «LA FORET»
Le site de « la Forêt» est situé au bord de la rivière à 150 m au nord-ouest de l'enceinte de l'Estey du large. Son appellation est à mettre en relation avec les très nombreuses souches qui témoignent de la présence d'une forêt galerie. A proximité de structures de pieux, deux pirogues ont été repérées en 1989 sur des fonds compris entre 12 et 13 m (8 m NGF). Ces pirogues semblent donc marquer l'emplacement du lit primitif de la rivière.
Structure des pirogues
pirogue n°9
Cette pirogue monoxyle de grandes dimensions se trouvait posée normalement sur le fond dans une orientation est-ouest, simplement recouverte de sédiments très fluides. La ventilation manuelle a suffi pour dégager l'intérieur. La proue et la poupe ont disparu ; on peut cependant supposer, par analogie avec la pirogue n°5 de Put Blanc, que l'arrière se trouve à l'est à proximité du renfort transversal.
Cette pirogue devait avoisiner une longueur de 7 mètres puisque la partie restante mesure 6,15 m. Il s'agit d'une embarcation à fond plat dont la largeur moyenne pour la partie restante est de 0,68 m. A la différence de la pirogue n°5 de Put Blanc, elle ne comporte pas de trous de vidange (nables). Les bords ont pratiquement disparu puisqu'il ne subsiste qu'une hauteur de 0,21 m.
Pirogue n°10
II s'agit d'une pirogue monoxyle, creusée dans un pin. Elle est de dimensions très modestes, puisque sa longueur n'est que de 3,92 m. Les bords ont totalement disparu, mais la proue et la poupe subsistent. Un renfort a été réservé dans la masse à 0,80 m de ce que nous considérons être l'arrière, mais qui paraît tout à fait semblable à l'avant. Nous avons affaire à une pirogue à fond plat dépourvu de trous de vidange. La profondeur de l'embarcation oscillait entre 0,35 et 0,38 m.
Datation
La datation C14 de la pirogue n° 9 la donne pour contemporaine de la pirogue n°5 de Put Blanc. En effet, le résultat de la mesure d'âge est de 2660 ±50 ce qui donne en date calibrée -914, -793 avant J.C. II s'agit donc d'une embarcation du bronze final ou du premier fer. Notons qu'un pieu du site de «la Forêt», à une trentaine de mètres de là, est contemporain du site de l'Estey du large (IIème - ler siècle avant J.C.). Découverte trop récemment, la pirogue n°10 n'a pu encore être datée. Sa typologie très différente des autres pirogues interdit de formuler la moindre hypothèse quant à son repérage chronologique.
D) LES QUATRE PIROGUES DE «PUT BLANC»
En 1986, la découverte fortuite d'une pirogue monoxylel à l km environ du site protohistorique de l'Estey du large, sur des fonds de 12 à 14 m, a été le point de départ d'une prospection qui a amené la découverte du site de «Put Blanc».
Au cours de cette prospection, trois autres pirogues ont pu être repérées dans un rayon d'une centaine de mètres. L'environnement proche semble montrer que ces pirogues sont échouées sur la rive droite du cours d'eau primitif. La pente, la nature du sol, la présence de souches, le profil dessiné par l'écho-sondeur enregistreur, confortent cette hypothèse.
La pirogue n°5 se trouve placée perpendiculairement aux courbes de niveau (orientation nord-sud) sur un sol qui présente à cet endroit une pente d'environ 8%. L'avant est dans la partie haute comme si l'embarcation se trouvait dans sa situation normale d'échouage en période de non utilisation. Les 3 autres pirogues sont situées à 80 mètres environ à l'est de la première sur la même pente.
La pirogue n°6 orientée d'est en ouest, repose au niveau de la courbe des 8 m NGF (profondeur 13 m) tandis que la pirogue n°7 est située à une trentaine de mètres plus au sud sur des fonds de plus de 7 m NGF (profondeur 14 m).
La pirogue n°8 a seulement été repérée en fin de campagne, mais n'a pu être étudiée avec précision : elle n'est qu'à 3 ou 4 mètres au sud de la pirogue n°6.
Structure des pirogues
Pirogue n°5
Il s'agit d'une pirogue creusée dans le tronc d'un pin, d'une longueur hors tout de 8 m ;c'est la plus grande des pirogues du lac de Sanguinet. Elle mesure 0,75 m d'un bord extérieur à l'autre dans sa partie la plus large. Deux membrures réservées dans la masse renforcent la partie arrière. L'absence d'usure de ces membrures semblerait prouver que cette pirogue n'a que très peu servi. Le fond présente neuf trous de vidange (nables) de forme rectangulaire répartis deux par deux sur toute la longueur (Il semble qu'un trou manque à l'avant). Ils portent encore leur bouchon de bois parfaitement jointif. L'arrière se relève en plateforme assez large. II se peut que la pirogue ait été cloisonnée car nous avons trouvé en la dégageant une planche dont la forme s'adapte à la coupe intérieure de l'embarcation. Nous avons également relevé une pièce de bois ouvragée dont il est difficile de préciser l'usage. Bien entendu, ces deux éléments n'appartiennent pas nécessairement à la structure de la pirogue.
Pirogue n°6
La pirogue n°6 repose à l'envers sur un substrat assez fluide. Brisée en trois morceaux, elle est cependant en place, ce qui a permis de déterminer sa longueur. Elle mesure 7,18 m hors tout et sa largeur maximum à l'arrière est de 0,82 m. On remarque à 0,60 m de l'avant, deux nables carrées, de 0,06 m de côté, symétriques par rapport à l'axe de l'embarcation. Il s'agit d'une pirogue à fond plat d'une largeur extérieure comprise entre 0,64 m et 0,82 m. La coupe qui a pu être effectuée sur une ligne de rupture montre nettement le bouchain vif et l'amorce du bord de 0,05 m d'épaisseur. Le fond seul subsiste sur 5,90 m et nous n'avons repéré aucune membrure. Il faudra cependant envisager un dégagement plus important et peut-être retourner l'embarcation pour une étude plus complète.
Pirogue n°7
Il s'agit d'une pirogue aux dimensions impressionnantes. D'une longueur de 7,30 m, elle atteint 0,97 m dans sa partie la plus large. Comme la pirogue 6, il s'agit d'une embarcation à fond plat dont ne subsiste que le fond avec cependant à l'arrière, une partie du bord droit (tribord). Deux membrures réservées dans la masse sont situées respectivement à 3,50 m et 5,56 m de l'avant. L'arrière est aménagé en une sorte de siège. Le bord restant à 0,32 m de hauteur. Un nable carré, de 0,05 m de côté, est percé dans l'axe à 1,50 m de l'avant.
Datation
La datation au carbonne 14 de la pirogue n°5 a donné des résultats particulièrement intéressants.
La pirogue a pu être datée à 2630 -+60, ce qui correspond à la période comprise entre 740 et 620 avant J.C. Nous voyons donc qu'elle a été creusée entre le VIIIème et le Vllème siècle avant J.C. c'est-à-dire pour notre région dans la phase transitoire de l'âge du bronze et de l'âge du fer. Parallèlement, un échantillon de souche de chêne vert provenant de la rive primitive à proximité de la pirogue a été daté à 2710 ±60 (il s'agit donc d'un bois pratiquement contemporain).
Quelque fragments de céramique très fruste dont un fond de vase ont été trouvés près de cette souche. Leur typologie paraît tout à fait en rapport avec la fourchette chronologique dans laquelle se placent la pirogue et la souche de chêne vert. Les autres pirogues n'ont pas fait l'objet d'une datation, mais leur situation comme leur typologie peuvent laisser penser qu'elles sont contemporaines.
ESSENCES VÉGÉTALES UTILISÉES
L'inventaire des pirogues découvertes dans le sud-ouest au siècle précédent ou dans les dernières décennies montre qu'il s'agit presque toujours d'embarcations creusées dans des troncs de chêne. Le pin n'est pratiquement jamais signalé comme matériau utilisé. Il se trouve que sur 10 pirogues provenant du lac de Sanguinet 8 sont creusées dans des troncs de pin, deux seulement sont en chêne. Les éléments de bois trouvés sur les sites (pieux, platelages, souches, etc ...) nous montrent que le pin et le chêne cohabitaient sur les bords de la Gourgue avant la formation du lac.
La question du choix de l'essence pour la réalisation des pirogues s'est donc posée aussi bien pour les hommes de l'âge du bronze que pour ceux qui vivaient à Losa dans les premiers siècles de notre ère.
La morphologie des pirogues de «Put Blanc» comme celle des pirogues de Losa justifie en partie le choix préférentiel du pin. Il s'agit en effet d'un arbre au fût allongé et rectiligne duquel il est possible de tirer une bille de bois de 7 ou 8 m de longueur.
De plus, le pin semble avoir un bois plus tendre que le chêne, donc facilitant le façonnage.
Les pins qui ont été utilisés étaient assez remarquables. Celui qui a servi à façonner la pirogue n°7 de Put Blanc d'une taille impressionnante puisque son diamètre avoisinait le mètre et sa circonférence dépassait 3 mètres. La bille de bois utilisée pesait environ 4 tonnes et la pirogue, une fois terminée, dépassait les 500 kg. Il semble donc que les conditions climatiques pendant ces longues périodes aient été relativement clémentes, le pin maritime étant sensible aux très grands froids. C'est également la preuve de l'existence d'un massif forestier avec des futaies de pins, seules capables de fournir des arbres de cette taille. En effet, un pin isolé développe des branches basses et il ne pourrait fournir des billes de bois sans noeud susceptibles d'être utilisées dans la confection de pirogues.
REMARQUES CONCERNANT LA TYPOLOGIE DES PIROGUES
Les possibilités de variation de la forme des pirogues au cours des siècles sont relativement réduites. En effet, la forme même de l'arbre impose une morphologie générale. Les seules variantes peuvent venir de la profondeur plus ou moins grande de l'embarcation et du profil du fond. Si l'on souhaite une pirogue profonde on se rapproche au plus près de la forme de l'arbre et la coupe de la coque est arrondie. Si l'on désire une pirogue à fond plat il faut que le fond soit proche du plus grand diamètre et l'on perd nécessairement en profondeur. En ce qui concerne les qualités de ces deux types d'embarcation, avec une pirogue à carène arrondie on gagne en facilité de déplacement et en rapidité, avec une pirogue à fond plat on gagne en stabilité.
Il semble qu'au cours des siècles, les deux types aient été adoptés, vraisemblablement en fonction de l'usage auquel était destinée la pirogue (transport ou pêche). Sans que nous puissions tirer des conclusions trop générales, il semble cependant que des constantes typologiques permettent de différencier les pirogues en liaison avec la chronologie.
Les pirogues les plus anciennes, celles de Put Blanc et la pirogue n°9 de «la Forêt» ont en commun la présence d'une ou deux membrures réservées, proches de la partie arrière, alors que le reste de l'embarcation est dépourvu de renforts tranversaux. Rappelons que ces pirogues sont datées au 1 er fer. Les pirogues gallo-romaines de Losa montrent une évolution de la typologie. Les membrures réservées concernent la totalité de l'embarcation et nous en comptons 3 ou 4 suivant la longueur. Ces membrures divisent le fond de la pirogue en compartiments de longueurs très proches. Ces embarcations ont donc gagné en solidité.
UTILISATION DES PIROGUES
La rivière au bord de laquelle ont été découvertes les pirogues ne permet aucune navigation pour de telles embarcations à plus de 1 km en amont des sites. II faut donc rechercher leur aire d'utilisation en aval, c'est-à-dire vers le plan d'eau en cours de formation aux périodes considérées. Le système dunaire n'étant pas encore en place dans sa structure actuelle, un estuaire devait également offrir un espace de navigation pouvant se prolonger sur une frange océane ; la rive sur laquelle a été découverte la pirogue de «Put Blanc» n'est qu'à 7 m NGF.
Ces pirogues ont vraisemblablement été utilisées pour une activité de pêche dans la zone lacustre ou sur des lagunes réservées dans les dépressions interdunaires ou sur l'océan au débouché de l'estuaire.
Compte tenu de leurs dimensions, elles devaient également servir aux transports multiples dans le cadre des échanges économiques des groupes humains qui évoluaient entre la zone des sites et la région côtière. La conception de ces pirogues, l'importance considérable du travail que représentaient l'abattage et le débitage des arbres ainsi que la fabrication d'embarcations de telles dimensions, supposent un groupe social bien structuré. La réalisation d'une pirogue n'est pas l'oeuvre d'un homme isolé. Elle correspond à un besoin qui dépasse largement le cadre familial. Tout le groupe devait participer à l'ensemble des travaux depuis l'abattage jusqu'à la mise à l'eau.
Si le village de Losa fournit la preuve de la présence d'une telle structure sociale, nous devons penser que des pirogues du type de celles de "Put Blanc" réalisées au VIIème siècle avant J.C. correspondent au travail de tout un village.
Les indices archéologiques découverts à proximité sont donc particulièrement prometteurs. les sites archéologiques du lac de Sanguinet ont livré un mobilier archéologique particulièrement riche qui raconte plus de mille ans de la vie des hommes sur les rives de la Gourgue.
Les pirogues constituent le plus bel exemple de la continuité des activités humaines traditionnelles de la fin de l'âge du bronze au début de notre Moyen-Age.
Bernard MAURIN - Bernard DUBOS
Centre de Recherches et d Etudes Scientifiques de SanguinetNOTES
1) Cette pirogue découverte par Daniel et Claude Mordan à Noyeu en Seine-et-Marne dans une carrière proche de la Seine a été restaurée au laboratoire du CEA de Grenoble, spécialisé dans la conservation des bois gorgés d'eau pour aboutir au Musée de Nemours.
2) Beat Arnold, chercheur suisse du Musée cantonal de Neuchâtel, s'est attaché à définir ce qu'il convient d'appeler pirogue monoxyle (ou monoxylon) - Arnold 1980 p.178.
3) B. Maurin, B. Dubos, Losa, village gallo-romain, site archéologique sublacustre, Aquitania, T 3, 1985.
4) B. Saint-Jours signale dans «le littoral des Landes» quatre pirogues découvertes à Mimizan en 1870 - 1878 et 1899 ; une pirogue découverte à Parentis-en-Born en 1883, une autre à Saint- Julien-en-Born en 1888 ; deux pirogues à Lit-et-Mixe et une à Léon avant 1900.
Arambourou et Beyrie dans le Bulletin de la Société méridionale de spéléologie et de Préhistoire 1964 inventorient quant à eux six pirogues découvertes respectivement à Saint- Julien-en-Bom (1930), à Saubusse en 1933, à Bayonne en 1934, à Saint-Julien-en-Born et à Vicq d'Auribat en 1952, à Sainte-Marie-deGosse en 1964.
Le Docteur Bouchet dans le bulletin de la Société de Borda 1878, p. 270 signale une pirogue à Donzac.
A. Coffyn dans le Bulletin de la Société préhistorique (1964) décrit une embarcation du même type trouvée dans la Dordogne à Saint-André et Appelles.
5) La pirogue de «Lapiraou» est depuis 1977 exposée au Musée de Sanguinet. Après sa sortie de l'eau, la pirogue fut enfoncée pendant un an dans le sable en bordure d'un ruisseau afin d'assurer un séchage très lent. Quinze ans après sa sortie de l'eau, elle parait être dans un état de conservation satisfaisante.
6) Philippe Lafont, Rapport d'activité du CRESS (1977).
7) Très curieusement, plusieurs pirogues monoxyles retrouvées dans la Loire sont brisées suivant leur axe médian. Il serait intéressant de déterminer si la rupture n'a pas pour origine la disparition de la membrure au niveau de cet axe.
8) Hypothèse formulée par l'auteur de la découverte dans le rapport d'activités du CRESS (1977).
9) Madame Delibrias, Laboratoire du radio-carbone, CNRS, Gif-sur-Yvette.
10) Madame Delibrias, op.cit.
11) Le responsable des études d'hydrobiologie du CRESS, M. Charles Roqueplo est président du Club Subaquatique de la Côte d'Argent. Au cours d'un stage d'été (juillet 1986) au cours duquel, en qualité de moniteur, il encadrait une école de plongée, il a conduit les jeunes stagiaires sur des fonds de 14 mètres. A quelques mètres d'une bouée repère, ils ont remarqué deux bois parallèles. Monsieur Roqueplo a immédiatement reconnu une pirogue monoxyle qu'il s'est empressé de situer avec précision.
12) Madame Delibrias, op.cit.

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